une autre participation

 

Mon île à moi n’est pas déserte,

 

Chaque îlien, où qu’il soit, d’où qu’il vienne, porte en lui un sentiment d’appartenance spécifique. Celui-ci est parfois considéré comme le signe d’une fermeture, d’un retrait, d’un repli sur soi ; comme si la mer qui nous sépare des continents, nous retenait à l’écart du monde. Mais l’insularité est à l’inverse, un microcosme qui signale la réduction d’un monde qu’elle contient tout entier. Les îles sont là pour agrandir la terre et participer à la circulation des peuples.

Au-delà des péninsules, des presqu’îles, pointant effrontément leur nez sur les territoires défendus par la mer, les îles semblent avoir été saupoudrées çà et là au fil des océans et ce n’est pas pour rien.

Les terres insulaires ne demeurent pas vouées à l’inconstance ; qu’elles soient perdues, protégées, balayées par les vents, érodées par les flots, fragiles ou parfois inaccessibles, elles accueillent encore les marins et sauvent les naufragés et depuis toujours elles font une place à l’altérité.

Les îles se sentent fièrement différentes, plus instables que les autres terres mais aussi plus en prise sur la vie et le temps qui passent. Placées sur les mappemondes ou sur les cartes, elles sont les citations de la mémoire du monde.

Toute terre insulaire incite ses habitants au départ, au retour. Postés aux carrefours des routes maritimes, les îles nous accueillent comme des bras ouverts et dans ces lieux de l’entre deux, dans la différence accueillie, c’est la vie qui palpite.

Telle une autre matrice fertilisant l’imaginaire des voyageurs et des enracinés, l’insularité, comme la mer, semble s’accorder et se débattre au féminin. Ce lieu n’est protecteur que parce qu’il est ouvert ; et l’île, au-delà de sa forme close, invite à la rencontre ; son existence incertaine la dédie à ceux qui la découvrent.

Il fut un temps où les îles étaient à elles seules un trésor. Elles étaient recherchées par d’audacieux navigateurs chargés de vérifier les limites d’un monde conçu comme un disque posé sur l’océan, ainsi, chaque découverte d’île agrandissait le monde et développait savoir et humanité.

L’île au trésor demeure un laboratoire incluant la nature où l’on peut s’essayer à repenser la vie.

Souvent, on recherche son île comme on recherche un équilibre et on la trouve comme une évidence. Isola en latin, pour signifier l’exil et la solitude, ou Jézira en arabe pour désigner le seul lieu vivable. Chacun choisit son île.

La mienne est un lieu de partage où perdure une tradition que j’aime infiniment, celle d’apporter au voisin une « cuisine » de crevettes fraîchement pêchées, un sachet de tomates ou de pommes de terre nouvelles cueillies du matin. Cette « cuisine » est suspendue avec discrétion et attention au portail, ou posée sur le pas de porte, comme un cadeau laissé avec pudeur en l’absence du destinataire. Chacun offrant ainsi et tour à tour, une part de sa culture et de son savoir faire. Il s’agit là d’un humble partage, cependant essentiel, qui nous rappelle le temps où le don était nécessaire à la survie des communautés insulaires. Souvenons-nous alors de la solidarité, ne faisons pas de notre territoire un lieu de repli et d’ignorance de l’autre, gardons en nous l’île au trésor, l’île mystérieuse, celle qui invite sans cesse à la découverte, à l’espoir, à un horizon qui s’ouvre et appelle la rencontre.

L’île déserte est un lieu d’ignorance, de souffrance.

Mon île à moi n’est pas déserte, elle rassemble les paysages et les êtres et ressemble à toutes les îles du monde, sans cesse réinventées.

 

Mon île à moi n’est pas déserte 

 

Un ouragan, un naufrage, une plage

Du sable blanc pour s’y échouer,

Une mer turquoise pour y pêcher,

Des palmiers pour s’y abriter.

Un coffre,

Un livre,

Un couteau,

Un cahier,

Un crayon à papier

Des coquillages inconnus, des crustacés dodus,

Des tortues, des poissons bayadères,

Des bois flottants, la pluie, le vent.

Des toucans colorés, des pélicans gourmands,

Une jungle en fond de plage,

Des physalis avec leurs baies,

Des cacaoyers avec leurs fèves,

Des caroubiers avec leurs gousses ;

Et puis aussi des ananas, des noix de coco, de kola,

Des cascades, des lianes, des petits singes et des boas,

Des gerboises, des sarigues et des koalas.

Une cabane dans un arbre,

Un grand feu sur le rivage,

Une bouteille avec un message,

Des cris, des signes et de l’espoir.

Un inconnu qui vous regarde.

 

 

 

Lydia Gaborit

Barbâtre le 27 avril 2017